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26 décembre 2009 6 26 /12 /décembre /2009 01:37

 

« On veut démolir Saint-Germain l’Auxerrois pour un alignement de place ou de rue, quelque jour on détruira Notre-Dame pour agrandir le parvis ; quelque jour on rasera Paris pour agrandir la plaine des Sablons.

Alignement, nivellement, grands mots, grands principes, pour lesquels on démolit tous les édifices, au propre et au figuré, ceux de l’ordre intellectuel comme ceux de l’ordre matériel, dans la société comme dans la cité.

Il faut des monuments aux cités de l’homme, autrement où serait la différence entre la ville et la fourmilière ? ».

 

En lisant ces lignes de Victor Hugo écrites en 1831, on s’inquiète tant elles sont lourdes de sens. Et pourtant… en France, pays de la carte postale et première destination touristique, nous nous disons exemplaires en matière de patrimoine, de protection, de restauration et de mise en valeur… Nous préconisons même l’authenticité et le savoir-faire traditionnel. Chacun s’accorde aussi à reconnaître unanimement que les sites et les quartiers historiques sont une véritable source de qualité de vie, de « vivre-mieux » et de mieux-être qu’il faut partager.

De même on ressent un certain malaise. Ces lignes sont obstinément révélatrices d’un terrible et scandaleux constat que nos associations font encore aujourd’hui quotidiennement sur le terrain. Nous vivons une époque où la situation, notamment économique, est difficile et où trop d’arguments « de nécessité » hasardeux et illégitimes, fondés sur des enjeux présentés comme prioritaires, tendent à reléguer la défense du patrimoine au second plan, voire à la contester.

Relativement « mieux considéré », lorsque les projets sont liés au luxe, au prestige et au tourisme (balance commerciale oblige !), notre patrimoine vient subitement à perdre toute sa valeur et son intérêt lorsque ces enjeux deviennent économiques, sociaux voire liés aux normes de sécurité et environnementales. Et ce, alors que nous aurions tout à apprendre des anciens qui maîtrisaient sûrement aussi bien ces notions, notamment celles que nous qualifions aujourd’hui de « durables » ? Cette prise de conscience, déjà presque trop tardive devient inévitable et urgente.

Ce « coup de gueule » n’est évidemment pas destiné à contester les règles mais plutôt à dire et redire que le patrimoine, ayant lui-même sa propre réglementation, ne doit plus rester la partie sacrifiée de ces défis. Un nécessaire équilibre doit être envisagé… Le véritable challenge est là, et c’est sur ces thématiques que nos décideurs et le législateur se doivent d’intervenir sans plus tarder.

A titre d’exemple, je citerai la problématique de la création de logements dans des bâtiments historiques. Il s’agit incontestablement de les installer dans le confort et le respect de nos normes. Le fait que ces bâtis aient résisté à l’épreuve du temps et soient arrivés jusqu’à nous prouve évidemment qu’ils ont toujours su s’adapter aux époques qu’ils traversaient. Un bon architecte, à l’instar de ses prédécesseurs, saura donc dans la majorité des cas, trouver la bonne solution. Son rôle – il doit forcément en être lui-même convaincu en amont ! - est de définir le juste accord qui respectera toutes les contraintes, celles du bâti ancien dont il faut préserver la mémoire et l’authenticité – cela dépasse les seuls aspects visuels et esthétiques en tenant compte notamment du travail et des matériaux des anciens - et celles imposées par nos nombreux normes et usages. Dans ces projets, les collectivités et les investisseurs ont évidemment leur devoir, celui notamment d’octroyer à leurs opérateurs (voire même à leur imposer !) tous les moyens nécessaires pour gagner et parfaire ces défis… Ce n’est pas systématiquement le cas, peut-être parce que cela n’est pas politiquement « visible » ? Quoi qu’il en soit, le temps est venu de cette absolue nécessité ; nous devons nous doter de tous les outils pour préserver nos héritages de façon exemplaire et... durable à nouveau.

A l’inverse, serait-ce de la schizophrénie, d’autres réalisations tout aussi dévastatrices, pâtissent des excès « créatifs » de certains architectes ou opérateurs qui oublient que discrétion et humilité sont les meilleures conseillères, - elles sont même à l’origine des plus belles créations -. Henri Gaudin nous a écrit, dans une lettre de soutien : « Ce n'est pas à un chef-d'œuvre de se conformer à nos usages mais à nous de savoir vivre selon ce qu'il émet d'échos harmonieux ». Tous ces projets peu inspirés et éphémères, incapables de saisir la rigueur, la justesse et la délicatesse des expériences passées, notamment architecturales et urbaines, ne doivent plus constituer la trop commune référence et être si souvent favorisés par l’amateurisme et la frivolité de ceux qui distri­buent les aides. Et, je n’ai pas du tout l’impression de passer pour un « ringard » en disant cela ; la Création – « tarte à la crème » de certaines élites – est forcément aussi d’une autre nature !

Il faut que les défenseurs du patrimoine, les sincères, les désintéressés, se ressaisissent… Comme presque toujours, ce sont les petites structures locales, de terrain, qui, avec « peu de moyens », ont le mérite de pointer les désastres.

L’un des meilleurs exemples parisiens est celui de la maison Henri IV du 22 rue Basfroi, où les hésitations du maire pour protéger ce bâtiment ont finalement montré que nos associations ne sont écoutées que lorsque les médias, donc l’opinion publique, s’empare des dossiers et font du « battage ». Notre difficulté à relayer la nécessaire défense du patrimoine auprès de l'opinion vient malheureusement du fait que la presse a d’autres préoccupations et que nos actions sont loin d’être « assez » médiatiques, même si nous sommes persuadés du contraire. N’évoquons pas les situations, plus ou moins méprisantes, où il arrive même que l’on nous taxe « d’amateurisme ». Sans argent, sans appuis nos valeurs risquent de ne pas toujours être comprises et nous éprouvons quelquefois les pires difficultés à capter l’attention de l’opinion publique… Notre mission est de longue haleine, voire quasi perpétuelle.

Un autre exemple différent mais encore plus grotesque illustrera aussi mon propos : boulevard Raspail, il existe actuellement un foyer de logements pour étudiantes modestes construit par Charles Wallon et achevé en 1926. Cet ensem­ble conserve aujourd’hui non seulement des éléments du second œuvre d’origine, comme son mobilier des chambres, mais également trois escaliers de qualité, des menuiseries et des ferronneries au travail très soigné. Le propriétaire actuel demande l’autorisation de transformer cet immeuble en locaux d’enseignement au prix de travaux gigantesques qui aboutiront à une rénovation désastreuse et au sacrifice bien entendu de tout un patrimoine immobilier et mobilier reconnu et signalé au PLU. Alors que nous manquons de logements étudiants, proches notamment du Quartier latin, pourquoi le pétitionnaire ne décide-t-il pas de réhabiliter simplement cet édifice ? Il préservera son originalité patrimoniale qui fait sa valeur et maintiendra sa vocation initiale, des logements de jeunes filles. Trouver un autre lieu, mieux adapté en l’espèce pour des locaux d’enseignement est loin d’être impossible ailleurs, et tous les intéressés - y compris le bon sens et l’économie du projet -, en tireront leur avantage…

 

Pour conclure, force est constater que tout est actuellement insidieusement remis en question, comme la Charte européenne du patrimoine architectural (1975) et celle de Venise (1964) sur les principes de conservation et de restauration des monuments et des sites. Ce sont pourtant de véritables bibles, à préserver scrupuleusement.

Nous devons prendre la mesure de ces enjeux, en soutenant activement les réflexions et les actions des associations de terrain. Il y va de notre mémoire commune, de nos valeurs humanistes partagées… Et c’est à ce prix que la ville se reconstruira harmonieusement sur elle-même pour créer le patrimoine de demain.

Malheureusement et trop souvent, toutes ces attaques orchestrées contre le patrimoine s’opèrent sous le regard consensuel et de moins en moins éclairé de protagonistes et d’acteurs « bien établis » très passifs, censés les empêcher et agissant dans un « intérêt moins général ! ».

Réagissions à la sonnette d’alarme également tirée dans un article du Monde (13 septembre 2009) qui montre à quel point « les verrous sautent au nom de la relance économique (…) dans un pays dont le territoire est lourdement malmené par les zones commerciales et où le pastiche s'installe insidieusement comme substitut du patrimoine ».

Est-ce cela le renouveau du patrimoine ? A vous peut-être de nous le dire… Nous comptons sur vous, et vous pouvez compter sur nous !

 

Pierre Housieaux

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Published by Paris historique - dans Sauvegarde des quartiers
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commentaires

Hervé Cousin 05/12/2012 15:48

Je viens ici,vous signaler la suppression des fleurs de lys qui ornaient le fond de l'horloge du palais de justice à Paris à l'occasion de la dernière rénovation.Cette suppression a été justifiée
par la découverte sous la rénovation de 1909 (qui,elle,reproduisait les lys d'origine);des symboles végétaux datant des travaux de 1852 auxquels on a préféré se référer...
Or à cette époque on a fait fi de la version originale se préoccupant plutôt du symbole politique;Napoléon III cherchait alors à réduire l'influence des monarchistes dans un contexte de coup d'état
militaire.
Un recours est-il possible et que pensez-vous de cette suppression ?
En attendant une réponse de vôtre part je vous prie de croire,Madame,Monsieur,en l'expression de mes sentiments les plus dévoués.

Paris historique 12/12/2012 10:01



Bonjour


Merci pour votre remarque. Un article qui vient de paraître dans la revue "Monumental", écrit par Marie-Hélène Didier, conservateure en chef des MH, nous éclaire sur les raisons qui ont fait que
cette restauration est fondée sur l'état de 1852.


Cordialement


Pierre Housieaux



COTTY Geneviève 27/12/2009 08:33


Le patrimoine ? les souvenirs ? nos édiles semblent s'en moquer ! ce qu'il faut, c'est que "ça rapporte" et que ça mette en vedette celui ou celle qui en a eu l'idée ! Comme j'aimais mon vieux
PARIS...celui de ma jeunesse, celui que les étrangers nous enviaient...


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